OGM chercher l'intrus. Le 2007-03-25, Source "Que choisir"
L'affaire semble désormais entendue. Selon toute vraisemblance,
la levée du moratoire sur la culture des plantes génétiquement
modifiées au sein de l'Union européenne n'est plus qu'une question
de mois. Cette interdiction provisoire avait été décidée en 1999,
les Quinze estimant qu'une réglementation précise sur la traçabilité
et l'étiquetage des organismes génétiquement modifiés (OGM)
constituait un préalable à tout développement à grande échelle de
ces cultures(1). Aujourd'hui, les règlements en question sont en
passe d'être adoptés et nombreux sont ceux qui poussent à la roue
pour une levée rapide du moratoire. Au premier rang desquels, bien
évidemment, les semenciers producteurs d'OGM. Mais aussi David
Byrne, le commissaire européen à la Santé et à la Protection des
consommateurs (!), qui trouve les États membres «excessivement
timides» et les exhorte vivement à convaincre leurs citoyens de
l'absence de risque imputable à ces plantes. Un vrai casse-tête Problématiques zones
tampons Des questions de
responsabilités Aujourd'hui, les industriels sont tenus d'indiquer la
présence d'un OGM dès lors que celui-ci dépasse un seuil de 1%
de l'ingrédient considéré (par exemple, 1% de lécithine de
soja transgénique dans la lécithine de soja). En dessous de ce
seuil, on admet qu'il puisse s'agir de présence fortuite, à
condition que le fabricant soit en mesure d'en apporter la
preuve. Selon un projet de règlement européen, ce seuil
devrait être abaissé à 0,9%, mais le parlement de Strasbourg,
qui doit examiner le texte très prochainement, est favorable à
une limite de l'ordre de 0,5% seulement. D'autre part,
l'étiquetage serait obligatoire même lorsqu'il ne reste pas
dans le produit final de traces de protéines ou d'ADN
génétiquement modifié, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.
Les aliments pour animaux seraient aussi soumis à ces mentions
obligatoires. La question du seuil de présence fortuite au
stade des semences reste encore à régler. On parle de 0,3 à
0,7% selon les variétés. Côté traçabilité, un règlement est
aussi en discussion, qui prévoit une identification écrite de
la présence d'OGM par tous les opérateurs
successifs.Cherchez l'intrus
Alors que les
cultures de végétaux transgéniques pourraient être à nouveau
autorisées sur le sol européen, la cohabitation avec les
agricultures conventionnelle et bio s'annonce délicate. Risques de
contamination, responsabilité en cas de litige... autant de
questions à régler avant toute levée du moratoire.
Pourtant,
tout est loin d'être réglé. Une question turlupine en ce moment
agriculteurs et autres experts du dossier : comment faire coexister
champs de végétaux transgéniques, traditionnels et bio en maintenant
une certaine étanchéité entre les trois filières ? Comment éviter
les multiples occasions de contaminations : mélanges fortuits au
stade des semences, de la récolte, du stockage ou de la
distribution, mais aussi transport du pollen ou des graines entre
champs voisins par le vent, les insectes ou les engins agricoles.
Les données pour l'instant disponibles laissent à penser que
l'exercice relève du casse-tête. Ainsi, le Centre commun de
recherche de l'Union européenne a mené une étude prospective sur la
coexistence des trois filières, en se penchant sur trois cultures en
particulier : colza, maïs et pommes de terre. Les chercheurs
insistent sur la nécessité, pour maintenir une certaine étanchéité,
d'abandonner les vieilles habitudes: il faudra modifier les
pratiques culturales, accentuer la surveillance, envisager de
souscrire des assurances en cas de contamination fortuite (à
condition que les compagnies acceptent d'assurer ce risque - ndlr).
Coût supplémentaire attendu : de 1 à 9% pour le maïs et les pommes
de terre et de 10 à 41% pour le colza. Autre constat peu engageant :
si l'on maintient l'exigence actuelle pour l'agriculture biologique
- pas de traces d'OGM détectables -, celle-ci ne pourra pas
cohabiter dans une même région avec des cultures OGM. Reste à savoir
ce que l'on entend par «région». Même question quand les experts
concluent que «la coexistence de cultures OGM et conventionnelles
dans une région pourrait être possible techniquement mais serait
économiquement difficile à cause des coûts et de la complexité des
changements induits.(2) »
Pour Antoine Messéan, chercheur à l'Inra,
chargé d'étudier l'impact écologique des innovations en agriculture,
les choses ne sont pas aussi simples: «Le techniquement faisable ou
l'économiquement viable sont variables suivant les cultures, les
pratiques agricoles et la structure des paysages (tailles des
parcelles, fait qu'elles soient imbriquées ou non, etc.). Il
faudrait étudier cela par grande région de production.» Si le
chercheur ne juge pas inenvisageable la coexistence entre les trois
filières, il estime qu' «aujourd'hui, il est impossible de garantir
cette coexistence dans toutes les situations. Nous manquons encore
de données précises qui pourraient être obtenues par des études de
terrain.» Des études moins théoriques que celles actuellement
disponibles. «Il faut tester avec les agriculteurs la faisabilité,
l'acceptabilité des changements. Par des enquêtes au cas par cas ou
par des démonstrations : on consacre quelques centaines d'hectares à
des cultures transgéniques dans une région, à titre pilote, et on
regarde ce que ça pose comme contraintes.» A priori, celles-ci sont
déjà connues dans leurs grandes lignes. Par exemple, pour éviter les
contaminations, il faudrait prévoir des distances d'isolement entre
champs de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de mètres ou
encore des floraisons décalées parfois de plus d'un mois. Sauf que
l'on imagine assez mal plusieurs agriculteurs voisins, les uns
faisant de l'OGM, d'autres du traditionnel et d'autres du bio,
s'arranger entre eux pour sacrifier une partie de leurs champs et
les transformer en zones tampons, ou pour modifier leurs pratiques
culturales sous prétexte que le collègue n'a pas choisi la même
filière... Et si OGM et bio sont incompatibles dans une même région,
comment décider du partage du territoire ?
Enfin, aucune des questions liées à la
gestion d'éventuelles contaminations n'est réglée. Qui sera
responsable si une récolte bio est invendable parce que contaminée
par des OGM via le pollen ou les insectes ? Si un consommateur se
fie à une mention «sans OGM» alors que le produit en contient
fortuitement au-delà du seuil admis? Si la dissémination de
transgènes provoque des dégâts écologiques irréversibles (QC n°
394)? «Les semenciers prétendent que les végétaux transgéniques ne
présentent pas le moindre risque. C'est pourquoi ils ne devraient
pas être opposés à l'instauration d'un système de responsabilité
objective sans faute comme c'est le cas dans d'autres domaines»,
estime Me Patricia Savin, avocate spécialiste du droit de
l'environnement. Dans un tel système, le semencier à l'origine de
l'OGM en cause serait automatiquement désigné comme responsable en
cas de problème. La proposition semble logique, davantage en tout
cas que la constitution d'un fonds calamités dont il est parfois
question. Comme si la culture des OGM constituait une fatalité à
laquelle on ne saurait se soustraire. Quoi qu'il en soit, la
question de la responsabilité juridique doit elle aussi être réglée
avant toute levée du moratoire. Après, il sera trop tard.
Réglementation
Question de seuils
(1) Un précédent moratoire
sur la culture du colza avait été décidé en 1998 pour des raisons
environnementales, les risques de contaminations aux champs étant
cruciaux pour cette plante. D'autre part, le maïs OGM, autorisé
avant le moratoire, n'est cultivé qu'en Espagne.
(2) L'étude
tient compte d'un seuil de contamination fortuite acceptable de 1%
maximum pour les productions agricoles et de 0,3% pour les
semences.